entrée en matière

"Bonjour, Edouard W. des Ressources Humaines"

Ce que j'aime avec cette entrée en matière, c'est qu'elle a le don de refroidir quelque peu l'atmosphère : le sourire de mon interlocuteur se fige, les discussions autour de moi se tassent et j'ai légère mais nette impression d'être perçu comme un membre de la Stasi en train de prendre des notes. Moi, la méfiance qu'inspire ma fonction ne me dérange pas (au contraire !). Et puis, vous savez, en tant que RH, on en voit de toutes les couleurs, il y a de quoi rigoler tous les jours (ou bien pleurer parfois). Ce blog est une manière pour moi de partager toutes ces anecdotes et mes réflexions sur l'une des fonctions les plus dénigrées du monde de l'entreprise.

lundi 11 février 2013

Toute première fois, tout-toute première fois

Les premiers entretiens d'embauche que l'on passe représentent toujours une étape importante de notre carrière. Qu'on le veuille ou non, tel une Bar Mitzva professionnelle, ils marquent pour chacun d'entre nous l'entrée dans le monde actif, un rite initiatique obligatoire, plus ou moins douloureux selon les cas.

Les premiers entretiens sont assez amusants à mener (enfin, quand on est du bon côté de la barrière, bien entendu). Le candidat est soit la personne la plus stressée que vous ayez jamais rencontrée, soit le gars le plus décontracté que la Terre aie jamais porté. Dans les deux cas, il va probablement échouer cet exercice si particulier qu'est l'entretien d'embauche (et oui, comme beaucoup de chose, la première fois n'est pas terrible terrible). Après tout, c'est un exercice fortement ancré dans la tradition, réglementé par une multitude de codes et de règles tacites et durant lequel le candidat devra jouer les équilibristes avec deux ou trois gros boulets accrochés aux pieds :
  • manque d'expérience : 2 kg sur la cheville droite
  • incapable de dire un mot sans piquer un fard ou rigoler bêtement : 4 kg pendus au poignet gauche
  • un nœud de cravate encore moins bien réussi que celui de François Hollande : 1 kg accroché autour du cou
  • il n'a rien compris à l'activité de l'entreprise tout en ayant déclaré pendant vingt bonnes minutes que cela le passionnait plus que tout au monde : une tonne au pied gauche.
Moi j'aime bien ces candidats stressés comme jamais, c'est cruel me répètent mes amis mais je trouve ça d'un drôle ! Ils vous attendent assis bien droit dans le hall d'entrée, les lèvres pincées, le regard fixe, la cravate ou le chignon quelque peu affecté par un contrôle incessant et moite. Ils bredouillent un « 'jour » à peine audible et ont déjà les pommettes plus rouges que du Merlot.
C'est une fois assis en face de moi, tétanisé à l'idée de dire une bêtise qui leur ferait perdre cette opportunité, que je commence réellement à me fendre la poire: 
  • Ils tombent dans les pièges les plus grossiers qui soient. Ils y sautent à pieds joints, avec le sourire et en faisant de grands signes de la main.
  • Ils n'ont aucune notion du professionnellement correct et de ce qui peut être entendu ou non lors d'un entretien d'embauche (« Avez-vous des questions ? » « Oui, à partir de quand peut-on prendre des vacances ? »)
  • Ils répètent tout ce qu'ils ont pu lire sur internet en se disant que c'était probablement la meilleure source d'information qui soit (« Mon principal défaut ? Je suis trop perfectionniste », les recruteurs sauront de quoi je parle)
  • Tellement obnubilés par leur prestation, ils n'écoutent pas un mot de ce que peuvent raconter leurs interlocuteurs (et là, ce qui est vraiment rigolo, c'est de demander au candidat de nous écrire un petit résumé de l'entretien et de voir sa face se décomposer).
Bon, je vous rassure quand même, il y a des candidats qui ont plus d'heures de vol que Saint-Exupéry et qui continuent à faire allègrement les mêmes erreurs. Seule différence, on ne leur pardonne plus grand chose passés 25 ans.
 
Avec sa classe légendaire, Grégoire m'a affirmé à plusieurs reprises que le premier entretien était en tout point similaire à un dépucelage. Les novices sont patauds, empressés ou complètement amorphes, ils essayent de reproduire ce qu'ils ont vu sur internet (là, dans les deux cas, c'est souvent ce qu'il a de pire à faire) et repartent parfois déçus, toujours transpirants mais en tout point soulagés.
"- Parfois, a-t-il même ajouté, j'ai l'impression d'être la vieille prostituée du village qui voit passer tous les ados pré-pubères du canton.
- La comparaison est d'un goût... Enfin, je note que tu te compares à une vieille pute et, pour le coup, je suis sûr que beaucoup de monde partage cette idée.
- Très drôle W. Tu te souviens qui tu as déniaisé dernièrement ?
- Une gamine de 20 ans qui a passé tout l'entretien à se mordre la lèvre supérieure.
- Qu'est-ce que je disais, rétorqua-t-il avec un sourire goguenard avant de reprendre une gorgée de bière. Il y a même des fois où il faut s'acharner et se montrer agressif pour faire parler ces petits puceaux. T'as pas déjà eu l'impression de violer leur intimité avec tes questions ? De devoir les torturer pour avoir la moindre réponse ?
- Souvent. Tu te souviens de ta 1ère fois toi ?
- En tant que candidat ou en tant que recruteur ?
- Les deux.
- Pas vraiment non... admit-il.
- C'est peut-être un moment difficile à passer mais il s'oublie rapidement en fin de compte, pas comme le dépucelage. "

La 1ère fois d'un recruteur est aussi un moment cocasse, surtout si elle coïncide avec la 1ère fois du candidat. Les échanges se font rares, l'un craignant de dire une bêtise, l'autre d'oublier une question. L'ambiance est tendue, les aisselles humides et la température monte vite dans la pièce. La maladresse transpire de partout, les intervenants on dû mal à respirer et ne savent pas vraiment quoi faire de leurs mains.

En tout cas, c'est vite fini, les deux sont gênés au moment de se dire au-revoir et, souvent, l'un des deux ne rappellera jamais l'autre.

mardi 1 janvier 2013

2012 finit bien ! Meilleurs voeux à tous, et surtout aux Gabriels...

Ha, rien de mieux que de finir l'année sur un petit exploit personnel. Ca donne envie d'affronter 2013 avec confiance et hargne.

Mon exploit ? Une triplette de noms : j'ai recruté 3 Gabriels en l'espace d'un mois (2 femmes et 1 homme), et tout ça pour travailler dans la même équipe (au grand dam du manager, hahahaha ! Bien fait !).Voir mon précédent post sur ce sujet...

Je sais que ça peut paraître idiot, mais ça m'a fait rudement plaisir.

dimanche 25 novembre 2012

Un conseil, changez de nom...

Vous n'avez pas idée du nombre de candidat au nom marrant qu'un RH peut être amené à contacter. Et vous n'avez pas idée à quel point il peut être difficile de contacter ces même candidats sans jamais perdre son sérieux. Contacter M. Hanus ou Mlle Salaupe sans se marrer peut s'avérer l'une des expériences les plus éprouvantes de toute une carrière. Sans compter que, dans ce cas précis, tous vos collègues vous espionnent avec attention, retiennent leur souffle et répriment leur sourire en espérant avec gourmandise le moment où vous allez craquer et pouffer de rire à votre tour.

Quand j'étais stagiaire dans un cabinet de recrutement, nous avions même monté un concours hebdomadaire sur ce sujet. Chaque participant devait récolter 10 CVs aux noms poilants, le premier à avoir atteint ce but pouvait imposer à la personne de son choix d'appeler les dix candidats devant tout le reste de l'équipe (ne nous jugez pas, il fallait bien que nous trouvions un but à nos mornes journées).

Question « noms à se dilater la rate », il y en a plusieurs catégories :

- Nous passerons vite sur les noms imprononçables avec des mentions spéciales pour les noms sans voyelle ou ceux au nombre de syllabe incalculable. Pour parvenir à contacter ces candidats, on peut se faire couard et éviter de prononcer leur nom de toute la conversation (ça n'est pas aussi difficile que cela n'y paraît) ou on peut s'entraîner avant. Sachez que cette dernière option peut s'avérer assez dangereuse mais, même si elle est à moitié réussie, elle sera très flatteuse pour votre interlocuteur.

- Il y aussi les prénoms asexués qui laissent toujours une surprise au recruteur. La plupart du temps, nous recherchons des indices sur le CV : il y a un « e » à « Chargée », c'est une femme, il joue au foot, c'est un homme. Ben c'est pas si évident que ça... Une fois, j'ai contacté Dominique Martin, candidat qui pratiquait la boxe thaï et lisait Marc Lévi avec passion. Malgré le long échange téléphonique que nous avions eu, j'étais bien incapable de déterminer si Dominique Martin était un homme ou une fumeuse de gitanes.

- Les prénoms et les noms légèrement connotés sont aussi bien marrants. Que dire de ce pauvre Chef de projet MOA nommé Jacques Daniel, de cette assistante de direction appelée Sue Helen Desforges ou de ce commercial d'origine espagnole appelée Jesus Hernandes ? Des fois, ça tombe à point nommé. En pleine affaire Strauss-Khan/Diallo, j'ai eu la chance de recruter une Nafissatou (alors je n'en avais jamais rencontré auparavant !).

L'un des plus beaux moments de la carrière d'un recruteur, c'est le jour où, alors qu'il s'y attend le moins, il fait un doublée (ou encore mieux, une triplette) : il parvient à recruter dans un laps de temps assez court deux ou trois candidats au nom poilant et lié entre eux. Ça, ça vous remplit d'une fierté incommensurable, ça fait de ces histoires que l'on raconte avec délice à ses petits enfants un soir d'hiver au coin du feu, de ces anecdotes piquantes qui, atour d'une bouteille de champagne, font briller en soirée. Une de mes anciennes collègues répétait avec fierté que, la même semaine, elle avait pu recruter Mme Annie Bar et M. Lespenisse. Elle m'a même avoué à demi-mot qu'elle avait infructueusement insisté auprès d'un manager pour recruter Mme Annick Nique histoire de réaliser un triplé. Cela reste un de ces plus gros regrets de sa carrière.

samedi 27 octobre 2012

Breve de RH 10 - Ayé !


Comme tout recruteur qui se respecte, j'ai pour habitude d'envoyer une réponse négative à tous les candidats qui ont postulé sur une de mes offres et dont le CV n'a pas été retenu. C'est bien évidemment un e-mail standart, un peu impersonnel mais il a le mérite d'exister (ce qui n'est pas toujours le cas).
 
Il n'est pas rare que les candidats y répondent, et, là aussi, je reçois un peu de tout. Cette fois-ci, j'ai été un peu supris, l'e-mail était bref et allait droit au but :
 
"Merci mais ç'ayé, j'ai trouvé."
 
Au moins, ca m'a conforté dans mon choix...

dimanche 21 octobre 2012

Do you speak l'anglois ?

Bon, je ne suis sûrement pas le premier à me plaindre de l'utilisation à outrance de termes anglo-saxons dans le milieu professionnel (mais comme je ne serais pas le dernier non plus, je ne vais pas me gêner). Il faut savoir qu'habituellement, je ne suis pas réfractaire aux anglicismes, j'en utilise même un sacré paquet.

Bon nombre d'entre eux sont même indispensables à mes yeux puisqu'ils traduisent rapidement et efficacement une idée, un concept qui tiendrait difficilement sur une seule phrase en langue française. Vous désirez des exemples concrets ? Parlons Brainstorming (réunion durant laquelle chacun exprimera ses idées sur un sujet sans aucune limite), Googleliser (aller faire des recherches sur internet), Smartphone (téléphone portable disposant des mêmes fonctionnalités qu'un ordinateur), Jet-set (diaspora futile de gens aux goûts dispendieux et aux tendances exhibitionnistes), Cloud (ben, celui-là, je sais qu'il veut dire « nuage » mais je n'ai toujours pas compris à quoi il faisait référence sur internet...).

Mais peut-être deviens-je plus vieux et plus aigri (ou plus con), j'avoue avoir des difficultés avec l'utilisation à bâtons rompus de termes anglois qui bénéficient de traductions françaises parfaitement acceptées par le commun des mortels. L'autre jour par exemple, un des responsables (Manager) de ma banque me tint à peu près ce langage :

- Alors Édouard, le recrutement de mon nouvel intern? C'est dans le pipe?
- Ton stagiaire ? Oui, c'est en cours, lui répondis-je (surtout, face à de genre d'énergumène à l'anglicisme galopant, il ne faut jamais se démonter, tenir bon et lui montrer que tous les termes qu'il emploie existent aussi en langue française).
- Non parce que j'ai une To-do longue comme le bras à lui confier. (haha! Le piège est simple, tout le monde utilise ce terme parce que sa traduction française fait ringard, ne pas flancher surtout !). Parce que dans ma team, on a plein de projets pending...
- Heu... (Houston, we have a problem! – je pense avoir saisi le sens de sa phrase mais je n'ai pas compris tous les mots qu'il utilise, des gouttes de transpiration me coulent le long de l'échine, il ne faut surtout pas perdre pied).
- Tu me shooteras le draft de l'annonce, je te ferais un feed-back comme ça tu pourras l'up-dater asap sur les sites des écoles.
- Bien sûr, tu peux compter sur moi (mayday, mayday! J'y vais au bluff, avec un peu de chance, ça peut passer comme une lettre à la poste). L'important, c'est de trouver un candidat High Profil (Arrgh, ce blaireau m'a contaminé!).

A croire qu'habilement glissés dans une conversation, ces barbarismes linguistiques étrangement connotés donneront au pécore qui les utilise l'aura d'un jeune cadre dynamique et l'allant d'un High Potentiel fraîchement débauché d'un des Big Five (un bon anglicisateur utilise également moult majuscules et des termes que seuls les initiés peuvent comprendre, comme des simili-private joke si vous préférez...).

Et bien c'est malheureusement exact : une confcall fait irrémédiablement plus punchy et plus efficace qu'une bête « conférence téléphonique ». De même, le planning a remisé le bon vieux programme au placard et l'affable ASAP a pris le pas sur le trop autoritaire « au plus vite »... Utilisés avec parcimonie, les anglicismes donneront à vos interlocuteurs l'illusion que vous êtes le plus compétents des compétents, The challengeur de demain, que vous maîtrisez votre sujet et que vous pourrez en prendre le lead, fingers in the nose. Vous voulez que je vous dise ? c'est avec des conneries comme ça qu'on se retrouve avec des petits trou-du-culs (ou asshole pour les puristes) avec bien plus de responsabilités que leur petit cerveau étroit est capable d'assumer.

Personnellement, pour ne pas perdre de ma superbe face à mes candidats ou à mes collègues, j'essaye d'améliorer quotidiennement mon franglais et de me tenir au courant de toutes les nouveautés linguistiques qui nous entourent (je m'update quoi!). Quand je pense qu'avant, pour ne pas avoir l'air ringard, il suffisait de ne pas porter de cravate avec des chemisettes, de ne pas s'appeler Barnabé ou Jacqueline, d'éviter les costumes jaune moutarde et les blagues sexistes en réunion. Maintenant, il faut savoir :
  • ce que c'est qu'un run-off, un staffing plan ou un deal-breaker
  • utiliser à bon escient dans ses e-mails les acronymes FYI, LMK ou BTW
  • switcher les usuels termes chauvino-passéistes pour leurs équivalents trendy, une réunion devient un meeting, un délai une deadline et accord un Go.

Loin de tout réalisme économique, le mythe de la réussite à l'américaine a encore la peau dure dans les entreprises françaises. Mais si j'en crois le développement irrémédiable de l'hégémonie chinoise de par le monde, j'ai hâte de voir ce à quoi ressembleront nos conversations professionnelles dans vingt ans.