entrée en matière

"Bonjour, Edouard W. des Ressources Humaines"

Ce que j'aime avec cette entrée en matière, c'est qu'elle a le don de refroidir quelque peu l'atmosphère : le sourire de mon interlocuteur se fige, les discussions autour de moi se tassent et j'ai légère mais nette impression d'être perçu comme un membre de la Stasi en train de prendre des notes. Moi, la méfiance qu'inspire ma fonction ne me dérange pas (au contraire !). Et puis, vous savez, en tant que RH, on en voit de toutes les couleurs, il y a de quoi rigoler tous les jours (ou bien pleurer parfois). Ce blog est une manière pour moi de partager toutes ces anecdotes et mes réflexions sur l'une des fonctions les plus dénigrées du monde de l'entreprise.

lundi 17 octobre 2011

Les 10 questions les plus débiles qu'on peut vous poser en entretien d'embauche 3/10

La question pseudo-mystique dont personne ne comprend le but...

A un moment ou à un autre, au cours de votre recherche d'emploi, il se peut que l'on vous pose une question dont vous ne comprendrez vraiment pas l'intérêt. Vaguement philosophique, vaguement abstraite, elle vous laissera pantois tant son rapport avec le poste ou même le monde l'entreprise en général vous semble impalpable.

Oyez oyez manant, prosternez-vous ! La légendaire question pseudo-mystique vient de vous être posée. Tel Œdipe face au Sphinx, il vous faudra faire preuve de sagesse et de ruse pour ne pas vous faire piéger (ou pour la comprendre tout simplement).

Peu importe qui vous la pose, peu importe la forme qu'elle prendra, vous pouvez être sûr qu'elle fera appel de la part de votre interlocuteur à des trésors de psychologie de comptoir et d'interprétations pignoufs diverses et variées.

Une petite recherche sur internet vous permettra de trouver tout un tas de ces questions pseudo-mystiques, toutes plus débiles les unes que les autres. J'aurais pu essayer de détailler chacune d'entre elle sur ce blog mais la tâche me semble si démesurée que j'en ai été découragé. En voici deux exemples que j'ai personnellement eu lors d'entretiens d'embauche (les rares fois où j'ai endossé le rôle de candidat) :


  • Vous partez sur une île déserte et vous ne pouvez emporter qu'une seule chose avec vous, qu'est-ce que ce serait ?
Cette question est tellement éculée qu'une très grande majorité d'entre vous a déjà dû y répondre. C'est con comme question, très con à mon avis mais bon, puisqu'elle risque de vous être posée, tentons l'expérience...

Démontrez votre raffinement cultivé, répondez donc : « Pour pallier à l'ennui, j'emporterai avec moi l'intégral du théâtre de Racine. » (on y croit tous ! Seulement, ça fait moins tarte à dire que l'intégral de Marc Levy, non ?). En toute franchise, si je me retrouve tout seul sur une île déserte, je pense que je préférerais avoir sous la main l'intégral de Playboy ou de Penthouse, parce que soyons honnête, la solitude, ça pèse...

Vous pouvez également faire preuve de pragmatisme, on ne se nourrit pas que de littérature et d'eau fraîche. Répondez : « Je prendrais avec moi une réserve phénoménale de boites de conserve » (n'oubliez pas l'ouvre-boite !). Bon, moi je prendrais aussi une bonne réserve d'alcool pour tuer le temps...

Une petite touche d'humour ne peut pas faire de mal non plus ! Répondez : « J'emporterais un téléphone portable pour appeler à l'aide... ». C'est quitte ou double : si vous obtenez un sourire de votre interlocuteur, estimez l'épreuve de la question pseudo-mystique réussie (à moins qu'il ne se fiche de vous derrière son sourire narquois), s'il vous regarde d'un air blasé, c'est que vous n'avez pas fait mouche.


  • Vous organisez un diner auquel vous ne pouvez inviter que trois personnes. Qui invitez-vous et pourquoi ? (personnes réelles, imaginaires, vivantes ou mortes)
Dieu que c'est intéressant comme question ! Et puis votre réponse pèsera vraiment de tout son poids dans la décision du recruteur, soyez-en sûr... Évidemment, le but est de vous faire parler, de voir vos capacités d'improvisation et d'argumentation sur des sujets aussi débiles soient-ils (moi, je trouve qu'il y a quand même des limites).

Si vous répondez « Maman, ma cousine Viviane et Louis de Funès », il va falloir défendre ardemment votre point de vue. Votre interlocuteur risque de rester circonspect à moins de lui expliquer que votre mère a grimpé l'Everest avec des béquilles, que votre cousine Viviane est sûr le point de trouver un remède contre le cancer et que certains essais de Louis de Funès sont de toute première qualité littéraire.

Vous pouvez aussi utiliser une réponse passe-partout de type : « Jésus, Don Quichotte et Gandhi ». C'est une réponse classique qui peut se défendre sans trop de difficulté (bien qu'il faille tout de même savoir qui est Don Quichotte et ce qu'a fait Gandhi). Mais honnêtement, à moins que Jésus ne transforme la Badoit en Château Petrus, le diner risque d'être un petit peu chiant, non ? (même si Don Quichotte souffre déjà de delirium tremens et que Gandhi ne doit pas picoler des masses).

Vous souhaitez en mettre plein la vue à votre recruteur ? Allez-y au culot et inventez : « Pâli Malî Maaguya, poète birman du 17ème siècle, Nick Lafugueur, héros facétieux de l'auteur Québécois Louis Desjardin et Jeanne De Labrière, comtesse suisse rendue célèbre pour son action auprès des suffragettes ». Là, ça en jette un max ! Il y a un risque cependant, votre interlocuteur peut être un passionné de la littérature birmane ou bien s'empresser de vérifier vos dires sur internet une fois l'entretien terminé.

Évitez également de nommer des héros de dessins-animés ou des personnages trop tendancieux dont l'évocation pourrait inciter votre interlocuteur à certains raccourcis de pensée désobligeants. Un diner entre « Hitler, Oui-Oui et Lady Gaga » peut à la rigueur être divertissant mais question crédibilité aux yeux du recruteur, ce n'est peut-être pas la meilleure des réponses (quoiqu'encore une fois, si vous arrivez à le défendre, pourquoi pas...).


Alors, à votre avis, qu'est-ce qu'en déduira votre interlocuteur ? Pas grand chose, hein ? Parce que soyons honnêtes, les réponses que vous pourrez lui faire seront tellement banales que la plupart du temps, il ne prendra même pas la peine de les noter.

Pour info, à ces question j'ai répondu :
  • Sur une île déserte, j'emporterais un manuel de survie. J'ai opté pour le pragmatisme.
  • Au diner, j'inviterais ma cousine Viviane, Sherlock Holmes et François Mitterand. J'imagine que le recruteur a dû me prendre pour un gauchiste pas très futé mais j'ai quand même eu le poste ! (soit j'étais le seul candidat, soit ma réponse n'a pas été prise en compte)

lundi 10 octobre 2011

Tu seras nécrologue mon fils !


Vous êtes-vous déjà demandé qui se cachait derrière ces discours particulièrement barbants dont nous assènent les grands patrons aux pots de départ de leurs plus éminents sous-fifres ? Moi, j'ai eu la réponse la semaine passée.

Alors que l'un des directeurs de notre banque part à la retraite d'ici un mois, mon Responsable s'est approché de moi afin d'obtenir quelques informations biographiques sur son compte. L'idée était de fournir de la matière première au PDG afin qu'il puisse, lors du pot de départ, nous servir en plus des petits fours habituels une petite biographie pas piquée des hannetons. Moi, recruteur chevronné, je lui sors le CV du directeur en question puis reprends mes activités normales (pour un RH, c'est tout de même l'outil biographique par excellence). Mon Responsable semblait plutôt circonspect, il resta à mes côtés sans ajouter un mot.
« - Avez-vous besoin d'autre chose ? lui demandais-je alors.
- Vous ne pourriez pas me donner un document Word plutôt ?
- Vous le voulez sous format électronique ?
- Non, le Président préférait quelque chose de plus … rédigé.
- Rédigé ?
- Oui, un petit texte quoi.
- Un petit texte ? dis-je, je ne suis pas sûr de comprendre.
- Il ne veut pas un CV, je lui ai déjà fourni un.
- Qu'est-ce qu'il veut alors ?
- Vous êtes idiot ou vous le faites exprès ? Il veut une biographie clé-en-main, il m'a même demandé de faire un peu d'humour et de rajouter des anecdotes personnelles sur son compte.
- Il veut qu'on lui rédige son petit speech en fait.
- Bingo !
- Et c'est moi qui m'y colle ?
- Super bingo ! Vous voyez quand vous voulez, vous comprenez. Je le veux pour ce soir. N'oubliez pas : personnalisé, drôle et un peu pète-sec, il faut qu'on aie l'impression que ce soit le Président l’auteur.
- Ne vous inquiétez pas, j'ai suffisamment assisté à ces discours à la noix pour connaître son style. »

J'ai appris par la suite que le PDG avait, comme à l'accoutumé, demandé à son adjoint de rédiger ce petit speech. Son adjoint, comme d'habitude, avait demandé à son assistante de s’en charger. Mais celle-ci étant particulièrement novice, elle ne sut pas par quel bout commencer, elle s'adressa donc au Secrétaire général. Ce dernier, n'étant pas du genre à s'embarrasser de tâches aussi ingrates, s'est empressé de la transmettre au DRH qui, par le biais d'une inébranlable chaîne de défection, l'a déléguée au Responsable RH qui me l'a remise entre les mains. C'est ainsi que je sus que tout le monde détestait écrire ces biographies rébarbatives que l'on nous sert aux pots de départ (enfin, aux pots de départ des personnes importantes, je ne crois pas que le Président se donnerait la peine de dire un mot ou même de se déplacer si jamais je quittais sa merveilleuse entreprise).

Je me suis donc retrouvé face à la page blanche avec comme seule aide une saloperie de CV si ancien qu'il avait été tapé à la machine. Mes ambitions d'écrivain furent donc mises à rude épreuve ! Quelques coups de fils bien dirigés (mais discrets !) me permirent de récupérer une ou deux anecdotes potentiellement utilisables. Il va sans dire que j'ai décidé de passer sous silence ses histoires de coucherie avec sa secrétaire, deux stagiaires à peine majeures et le mec qui distribue le courrier, ça ne collait pas assez avec le style habituel du PDG. Par contre, il est vrai que je me suis tâté assez longtemps sur l'anecdote concernant l'une des soirées du personnel particulièrement arrosée durant laquelle il a fini à moitié à poil dans la Seine. Mais, tel un journaliste du 20h, je me suis dit que l'autocensure serait une façon comme une autre de préserver ma carrière.

Sur le moment, la comparaison avec un journaliste du 20h n’était pas si évidente à mes yeux. J’avais plutôt l’impression d’être un pisse-copie employé par la gazette du village, obligé d’écrire la nécrologie de la vieille dame qui tenait lieu de bibliothécaire et qui sentait le pipi. J'ai vaguement essayé de faire sortir une ligne directrice à sa longue carrière, comme s'il était nécessaire de donner un sens à cette accumulation d'expériences professionnelles, comme si son départ en retraite était arrivé au terme d'un parcours bien rempli et que rien ne serait regretté. Par contre, je me suis vite rendu compte qu’il ne servait à rien d'essayer d'émouvoir l'auditoire, les émotions n'ont pas leur place dans le monde de l'entreprise. Vous pouvez partir à la retraite la fleur au dentier, on ne vous pleurera pas trop longtemps !
En fin de compte, un pot de départ, c'est comme un enterrement sauf que le principal intéressé est encore là pour boire un coup.

J'ai donc fini par pondre un petit texte insipide qui tenait plus de la nécrologie consensuelle que de la déclaration bourrelée de remerciements qu'on aimerait tous entendre après une vingtaine d'année sacrifiée à une entreprise. Elle a néanmoins satisfait mon boss qui a ajouté sa touche personnelle afin de la revendiquer sienne et qui l'a rendue au DRH qui, par la suite, se l'est largement attribuée en la remettant au Secrétaire général. Ce dernier, plus honnête, l'a remise à l'assistante de l'adjoint du Président sans préciser qui en était l'auteur. Celle-ci étant plus jeunette, elle l'a transférée à son tour à son supérieur en précisant bien que le Secrétaire général l'avait écrite, information inutile puisqu'elle disparut une fois la biographie remise entre les mains du Président (qui de toute façon, s'en foutait éperdument).

Le petit discours eut l'effet escompté : toutes les personnes présentes s'ennuyaient ferme tout en feignant de ne pas loucher sur le buffet et les bouteilles de champagne. Enfin, c'est ce que j'imagine puisque je n'ai même pas été convié à la petite sauterie (je m'en fous, j'aime pas les « au revoir »). Ce qui m'a le plus touché ce fut que le Président trouva le speech à son goût et qu'il demanda à ce que toutes les prochaines biographies soient écrites par la même personne. Quelle chance !

La prochaine fois que vous serez obligé d'écouter une de ces biographies à trois sous et que vous vous demanderez qui est donc capable d'écrire un speech aussi douceâtre, qui s'est amusé à chercher des informations aussi inintéressantes et qui a pu se croire drôle en débitant ces jeux de mots faciles et téléphonés, pensez au type qui se trouve tout au bout de la chaîne de délégation, ce pauvre gars qui ne demandait rien à personne qui s'est retrouvé propulsé « nécrologue » officieux de l'entreprise.

samedi 17 septembre 2011

Brèves de RH 3 - "Raciste !"

Lors d'un entretien avec un collaborateur qui accuse son manager de racisme :
- ...Et là, mon manager me dit : "Il faudra que vous me débroussailliez tout ça pour demain", vous vous rendez compte ?
- Euh, je me rends compte de quoi ?
- "Débroussailler" ! La brousse, l'Afrique ! C'est parce que je suis noir, qu'il a dit ça !"
- La brousse, c'est en Afrique, c'est sûr, mais savez-vous qu'on trouve de la broussaille dans toutes les forêts d'Europe ?

samedi 3 septembre 2011

Et vous, seriez-vous prêt à sacrifier Fay Wray pour votre carrière ?

Dans leurs discours gonflés à l'hydrogène populiste, les hommes politiques actuels nous ressassent avec obstination les deux valeurs inaliénables de la France qui se lève tôt : « travail » et « mérite ». Les idées de « réussite facile » et de « carrière rapide » sont un peu passées de mode électorale même si dans le fond, ces mêmes hommes politiques représentent eux-même un idéal carriériste assez discutable, eux qui ont su appliquer cet incroyable adage : on ne fait pas d'omelette sans casser des œufs – traduisez, on ne fait pas carrière sans quelques petits sacrifices (vie de famille, amitiés fidèles, probité morale...).

Et oui, ce modèle de réussite professionnelle et sociable encensé dans les années 80 fait toujours beaucoup d'émules et, à vrai dire, chacun de nous est prêt à sacrifier pas mal de chose pour une belle carrière (et souvent sans en être récompensés). Certains sacrifient leur couple ou leur famille, d'autres leur santé tant physique que mentale, et cela seulement pour faire plaisir à un manager qui, le jour de la distribution des primes annuelles, ne se souviendra même pas de notre prénom.

Fay Wray, King Kong 1933
Quand je vois certains des collaborateurs de ma banque se mettre la rate au court bouillon pour réussir des objectifs improbables, j'ai toujours en tête les images du film King Kong, vous savez, quand les indigènes vénérant le gros singe s'apprêtent à lui sacrifier leur seule pin-up, la délicieuse Fay Wray. J'en vois tous les jours, des collaborateurs arrivés à un niveau de soumission et de sacrifice qui, selon moi, dépasse l'entendement, prêts à tout pour assouvir ce dieu païen nommé Carrière. C'est un dieu gourmand, courroucé, puérile et injuste, dont les prêtres présents parmi nous (nos managers) fixent les règles du jeu.

Qui n'a pas assisté à ces messes noires orgiaques (aussi appelé « vœux du présidents » ou « soirée du personnel ») durant lesquelles les gourous fanatiques marmonnent aux badauds enivrés et abrutis les messages du guide de conduite de l'employé modèle, véritable bible enrichie d'images d'Épinal sous présentation power point ? Ils nous vantent ce monde meilleur, éden où règne l'abondance et surtout une productivité en hausse de 10% en moyenne, qui ne sera atteint que par les vrais fanatiques, ceux qui croient en ce modèle et qui appliquent religieusement ses préceptes. Et ils prédisent à ceux qui s'écarteraient du droit chemin et autres brebis égarée un avenir sombre et incertain et, surtout, une exclusion définitive et sans préavis de la terre promise.

Et pour les exemplaires, les martyrs, ceux qui ont tout donné avec abnégation, ceux qui, à leur tour, ont été prêcher la bonne parole, ceux qui ont su grimper peu à peu le calvaire hiérarchique, en gros, ceux qui ont le plus sacrifié au dieu Carrière, la récompense ultime sera à portée de main : à cinquante ans, ils sont jugés « plus bons à rien » et mis manu militari à la retraite. Ah ça, il s'est bien foutu de leur gueule le gourou avec son « monde meilleur » : « questions pour un champion » et double ration de verveine pour nos plus braves soldats !

Tu n'as pas vu tes enfants grandir ? Pour ce que ces petits ingrats te remercieront.
Ton cancer est peut-être imputable au stress ? Ca reste à prouver.
Ta femme s'est tirée avec une grosse pension alimentaire ? Ca te motivera à gagner encore plus d'argent.
Tu es détesté par tous tes collaborateurs ? On est pas au travail pour se faire des amis.
Tu n'as perdu de vue tous tes amis ? Avec l'argent que tu amasses, tu pourras en acheter de nouveaux.

C'est sûr, en ce bas monde, on a rien sans rien !

lundi 8 août 2011

Brèves de RH 2 - La bande à Picsou

Lors d'un entretien d'embauche, j'interroge un candidat sur sa motivation :

-Et pourquoi la banque ?
- J'ai toujours voulu travailler dans le milieu bancaire, me répond le candidat.
- Toujours ?
- Oui, depuis que je suis tout petit, quand je lisais Piscou, je voyais son coffre fort et je me disais « j'aimerais travailler dans cet univers ».
- « Piscou » ?
- Oui, le canard de Disney super riche, me confirme-t-il.
- Ah, Picsou vous voulez-dire...

lundi 25 juillet 2011

Mon boss veut se débarrasser de moi

Louise est selon moi une collaboratrice modèle, impliquée et professionnelle en toute situation. D'humeur égale, je pense bien que ses différents managers n'ont jamais eu à se plaindre d'elle, au contraire.
Et pourtant, en la voyant arriver de soir-là dans notre troquet habituel, j'ai tout de suite vu que quelque chose la tracassait et que, œil de RH oblige, cela concernait son travail. Sans un mot de plus que les habituelles salutations, elle s'installa à coté de Karim et commanda un soda sans sucre.
« - Et bien Louise, lui demandais-je, que se passe-t-il ?
- Rien, rien du tout.
- Raconte, tu verras ça te fera du bien.
- Ben, je ne sais pas trop en fait, c'est quelque chose que m'a dit mon chef ce matin.
- Qu'est-ce qu'il t'a dit ? l'encouragea Béatrice.
- Ce n'est pas trop ce qu'il m'a dit, mais plutôt la façon dont il me l'a dit. J'étais en train de rédiger une lettre de relance pour un de nos clients norvégiens quand il m'a demandé de venir dans son bureau. Là, il me dit de m'assoir et me demande tout d'un coup comment j'envisageais mon évolution au sein de l'entreprise.
- C'est plutôt sympathique.
- Qu'est-ce que tu as répondu ?
- Mais que tout allait bien, continua Louise, que j'étais tout à fait intégrée dans l'équipe et que j'aimais ce que ce je faisais et donc que je ne souhaitais pas forcément changer de poste.
- Et ?
- Et alors il a insisté, il m'a demandé si je n'avais jamais réfléchi à bouger, si je m'étais rapprochée des RH pour parler mobilité. A un moment, il m'a carrément sorti une offre d'emploi pour laquelle mon profil correspondait parfaitement. Je me suis sentie si mal à l'aise, j'ai eu l'impression qu'il voulait se débarrasser de moi.
- A-t-il des raisons d'être mécontent de ton travail ?
- Non, il me répète tout le temps que je suis le meilleur élément de son équipe.
- Bon, ce n'est pas bien grave, conclus-je.
- C'est bien vrai docteur RH ? demanda Béatrice en rigolant, elle n'est pas condamnée ? »

En fait, Louise est loin d'être condamnée, elle a juste été reçue par un manager nouvelle génération, un manager qui prend soin de ses collaborateurs et qui souhaite inscrire leur relation dans un cadre un peu plus large que la simple exécution de la charge de travail quotidienne. Bon, l'entrée en matière et l'insistance qu'il y a mis étaient peut-être déplacées ou mal-interprétées par Louise mais l'intention est plus que louable.

La maladresse du manager de Louise a créé beaucoup d'inquiétudes pour rien, elle a réveillé en mon amie cette peur primaire qui fermente discrètement dans l'inconscient de tout employé : « mon boss veut se débarrasser de moi ». C'est une peur si solidement ancrée en nous que, inconsciemment, nous sommes prêts à interpréter le moindre petit signe et à mordre celui ou celle qui oserait en être la source. Peu d'employés se sentent suffisamment sûrs d'eux pour ignorer cette crainte ancestrale.

Peut-être que cette peur est liée au marché de l'emploi difficile en France depuis tant d'années. Peut-être est-ce dû à toutes ces histoires que nous entendons sur ces employés modèles licenciés manu militari après de nombreuses années de bons et loyaux services. L'histoire à de quoi rendre craintif les collaborateurs...

Moi, je pense qu'on peut faire une interprétation beaucoup plus freudienne de la chose. Pour moi, on peut remonter jusqu'à la petite enfance, aux premiers pas dans le système éducatif. La maîtresse, facilement assimilable au manager d'équipe, distribue les bons et les mauvais points et surtout, a le pouvoir d'isoler du reste de la classe l'élément perturbateur : la honte suprême pour tout enfant ! Une honte si forte qu'elle créera un fort traumatisme et une peur instinctive de tout signe avant-coureur d'une potentielle exclusion du groupe, CQFD.

Bien sûr, quand j'ai fait part de mes conclusions de psychologue de bas étage à Karim qui gère une équipe de six personnes, il a haussé les sourcils et m'a souri : on lui avait déjà fait remarqué que le rôle de manager était équivalent à celui d'un père de famille nombreuse. Je ne sais pas trop quoi en penser mais je me suis dit que Freud aurait pu écrire encore plus de bouquins s'il s'était plus penché sur le monde du travail.

Le lendemain, Louise a eu la surprise de recevoir un e-mail de son manager, un long e-mail qui reprenait dans le détails l'échange qu'ils avaient eu la veille. Je ne lui ai évidemment pas dit de se méfier même si on sait pertinemment en RH qu'un manager qui écrit est un manager qui prend ses précautions. Je lui ai juste conseillé de répondre à l'e-mail et d'expliquer par écrit son point de vue afin d'affirmer une nouvelle fois sa motivation, son bien-être et son attachement à son poste actuel.

En fin de compte, je ne pense pas que son manager voulait se débarrasser d'elle, Louise est une collaboratrice de trop bonne qualité pour être mise au rebut du jour au lendemain, j'imagine que son manager voulait juste s'assurer qu'on ne pourrait pas lui reprocher de ne pas avoir essayer d'accompagner les membres de son équipe dans leur évolution professionnelle (volonté peut-être fortement encouragée par la direction et les RH).

jeudi 14 juillet 2011

Les 10 questions les plus débiles qu'on peut vous poser en entretien d'embauche 2/10

« Et vos parents ? Ils font quoi dans la vie ? »

Une fois encore, vous êtes chanceux : vous avez devant vous un recruteur champion du monde ! Une espèce en voie de disparition (on espère en tout cas) de RH rétrograde qui entrave allègrement toute règle de non discrimination en vous posant une de ces questions qui devrait être définitivement reléguée à l'École des fans de Jacques Martin :
« Mon papa, c'est le gros monsieur là-bas à gauche, avec le caméscope et il est inspecteur des impôts alors me casse pas trop les cacahouètes avec tes questions débiles et laisse-moi chanter. »

Que dire de la fantastique mais toujours trop récurrente question sur la profession des parents ?

Dans un premier temps, ne nous faisons pas d'illusions, cette question n'est qu'une manière assez peu déguisée pour votre interlocuteur de déterminer votre milieu social d'origine. Ah Discrimination quand tu nous tiens...

Ensuite, dites-vous que, quelle que soit votre réponse, la profession de vos parents sera irrémédiablement accompagnée dans l'étroite mais tortueuse cervelle de votre interlocuteur par une masse de clichés éculés.
Par exemple :
  • Vos parents travaillent à l'usine ? Chouette se dira-t-il ! Vous êtes le fils de prolétaires vertueux qui ont su inculquer à leur progéniture les valeurs du labeur difficile et honnête. Et vous, fier bourgeon de cette union ouvrière, vous avez su vous extraire de cette fange plébéienne grâce à vos efforts, votre courage et votre abnégation. Bel exemple de réussite et d'égalité républicaines, vous serez peut-être corvéable à merci pour un salaire misérable. Problème : vous êtes probablement socialiste voir pire, communiste... Argh !
  • Vos parents tiennent un ou deux commerces dans une grosse ville de province ? Vous êtes un fils de la petite bourgeoisie commerçante, élevé dans son joli cocon doré, qui n'a rien foutu au lycée et qui, après avoir plus ou moins réussi sa couteuse école de commerce (ESC Vesoul ou Quimper) tentera de trouver un petit boulot pépère avant de reprendre la boutique de papa. Bon point pour vous : vous votez sûrement à droite !
  • Vos parents sont fonctionnaires ? Alors là, je crois que vous tenez le pompon des clichés, pourquoi ne pas dire qu'ils sont délégués syndicaux pendant que vous y êtes ! Une fois, un recruteur a carrément déclaré à Béatrice que si ses parents étaient fonctionnaires, l'entretien pouvait s'arrêter tout de suite. 
  • Vos parents dealent de la drogue ? Ah c'est bien le commerce, pourvu que le sens des affaires soit inscrit dans vos gênes pourra se dire votre recruteur...

Normalement, passé trente ans, cette question stupide parmi tant d'autres ne vous sera plus trop posée (c'est déjà ça) pour une seule et simple raison : à cet âge, on considère que vous êtes libéré du joug de vos parents et que vous êtes un être pensant à part entière. On pourrait croire qu'il y a une sorte de logique sous-jacente mais franchement, je le me demande encore.

La réponse parfaite à notre question débile numéro 2 ? Il n'y en a pas vraiment.
Dites-vous que si vous voulez réellement le job, cela ne vaudra pas le coup de jouer les offusqués ou d'essayer de faire la morale à votre interlocuteur (franchement, vous n'y gagnerez pas grand chose).
Par contre, si vous n'avez pas peur de bluffer un peu, dites que vos parents sont décédés. Ça devrait clouer le bec au recruteur et le mettre suffisamment mal à l'aise pour qu'il change de sujet et se concentre sur d'autres aspects importants de votre candidature, vos accointances politiques, votre orientation sexuelle ou vos croyances religieuses par exemple...